La connerie
(et les cons, sans blague)
« Creuser en profondeur pour émerger en surface. »
On n'a jamais traité personne de con pour une faute d'orthographe. Jamais. L'orthographe, c'est l'idiot, l'ignare, le cancre — toute une basse-cour de l'insuffisance. Le con, lui, joue dans une autre division. On peut être agrégé, prix Nobel, premier de cordée et premier de la classe, et rester un con intégral, un con de compétition, un con avec options cuir et toit ouvrant. L'intelligence ne vaccine pas. Au contraire : elle motorise. Donne un gros moteur à un con, tu obtiens un con plus vite au mur... voilà tout le progrès.
Première vérité, donc, et elle fâche : la connerie n'est pas un défaut de la tête. C'est un défaut de la posture. Une façon de se tenir dans le monde, debout mais de travers.
Alors on cherche. Et on trouve trois symptômes, cumulables, soldes permanents.
Un. Le con ne doute jamais. C'est à ça qu'on le sent arriver, bien avant qu'il parle : cette assurance de gens qui ont confondu « avoir un avis » et « avoir raison ». Russell le disait mieux que moi — les lucides pleins de doutes, les sots pleins de certitudes. La connerie commence exactement là où s'arrête le « peut-être ». Et comme le point d'interrogation, chez le con, est en rupture de stock depuis l'enfance, c'est à perpétuité. Brassens, qui savait : « quand on est con, on est con. » Ni l'âge ni les voyages n'y font rien. Un con qui vieillit, c'est un con qui dure.
Deux. Le con nuit — mais, et c'est son chef-d'œuvre, sans le vouloir. Ne le confondons pas avec le méchant : le méchant, lui, bosse, il a un plan, un objectif, un retour sur investissement. Le con nuit gratuitement, par pur rayonnement, comme le soleil chauffe sans y penser. Il te coûte une soirée, un contrat, une guerre, et il n'en retire rien — pas même le plaisir. L'Italien Cipolla a pondu là-dessus des lois entières : le stupide est plus dangereux que le bandit, parce que le bandit, au moins, est rationnel. Avec lui tu peux négocier. Avec le con, non. Tu ne négocies pas avec la météo.
Et là, une Américaine, Ronell, vient tout compliquer — exprès, c'est son métier. La connerie, dit-elle en substance, ce n'est ni une maladie ni un péché. Pas de devoir de vérité, et pourtant des dégâts partout. Le con ne ment pas — il ne vise même pas le vrai —, il ne se trompe pas vraiment, il ne veut pas le mal... et il casse tout quand même. Insaisissable. Un courant d'air qui renverse les meubles.
Trois — et c'est ta phrase, je te la rends : on est con, ou on se comporte comme un con. Nuance de luxe. Parce que si c'est un comportement, alors ce n'est pas une essence, alors personne n'est condamné à perpète, alors... alors il n'y a pas « des cons ». Il n'y a que des moments de connerie. Dont les tiens. Dont les miens. Surtout les miens, promis, j'y arrive.
Car voici le compteur qui s'affole : le con, c'est toujours l'autre. Toujours. As-tu déjà, une seule fois, croisé quelqu'un qui disait « bonjour, je suis le con de service » ? Non. Le con, c'est le voisin, l'automobiliste, le ministre, l'ex. Jamais le miroir. Ronell appelle ça du refoulement savant ; moi j'appelle ça le confort. On expédie la connerie chez le voisin pour dormir tranquille. Sauf que — petit détail — traiter l'autre de con du haut de sa certitude, sans l'écouter, avec ce mépris bien tiède... c'est très exactement le symptôme numéro un. Tu voulais désigner un con : félicitations, tu viens d'en recruter un. Toi.
D'où le seul miracle disponible sur cette terre. Deux chansons le font, et c'est rarissime : Cantat qui chante « Chuis con », Fontaine qui se peint en « Conne ». L'insulte, pour une fois, ne part pas vers l'autre : elle revient à l'envoyeur. Et l'instant où un type dit « chuis con » — cet instant précis — il ne l'est plus. Parce qu'il vient de rallumer le doute, et de se regarder au lieu de pointer. L'un en fait une confession, l'autre une fête ; peu importe. Les deux ont trouvé la sortie de secours. La seule.
Reste la connerie en gros, en troupeau, en cortège — celle qui marche au pas, relaie sans lire, applaudit sans comprendre. Arendt a mis un nom poli là-dessus : l'absence de pensée. Le con collectif n'est pas plus bête que toi ; il a juste rangé son cerveau au vestiaire en entrant.
Et la morale, puisqu'il en faut une, courte : vouloir éradiquer la connerie — la sienne, celle du monde — c'est encore une certitude. Donc c'est encore une connerie. La plus coquette de toutes. Il ne nous reste que deux outils, deux misérables tournevis contre l'océan : le rire, et le courage de se dire, de temps en temps, tout bas... chuis con.
Dont acte.