Sans recul

« Une voie est dite engagée non quand elle est difficile, mais quand la retraite y est plus périlleuse que la suite. » — manuel d'alpinisme, définition d'usage

par Etienne Brouzes

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SANS RECUL

de l'engagement comme voie, non comme serment

Les alpinistes ont un mot pour l'engagement qui n'a besoin d'aucun serment : ils disent d'une voie qu'elle est engagée quand redescendre coûterait plus cher que continuer. Pas de promesse échangée avec la paroi. Pas de pacte. La montagne ne demande pas qu'on jure — elle se contente de rendre le reculons impraticable. C'est tout l'engagement, et c'est déjà trop pour la philosophie, qui a toujours voulu qu'on le prononce. Or on ne prononce pas un dévers. On s'y trouve.

Voilà le renversement à tenir : l'engagement n'est pas ce que le sujet décide, c'est ce que le terrain lui retire — l'option du retour. Sartre voulait un homme qui se jette et se choisit ; la voie engagée ne demande à personne de se choisir, elle choisit pour lui en fermant, mètre après mètre, la porte qu'il vient de passer. Ce n'est pas moins radical que l'existentialisme. C'est plus honnête : il n'y a personne à qui reprocher d'avoir juré, puisque personne n'a rien juré.

Les grimpeurs distinguent aussi la voie équipée, jalonnée de points fixes où raccrocher sa peur, et la voie engagée, sans protection : là où l'on grimpe, s'il y a chute, il n'y a rien pour l'arrêter avant le sol. On comprend alors ce que cachait le vocabulaire du serment : un serment est un point d'assurage. Il ne garantit pas qu'on ne tombera pas — il garantit qu'on tombera de moins haut, entouré de témoins, avec un texte à réciter en cas de faute. Le militant assermenté grimpe équipé. Sa fidélité a des relais tous les dix mètres : le Parti, la cellule, le mot d'ordre, l'absolution collective. Ce n'est pas rien. Ce n'est pas non plus ce que ce numéro appelle une fidélité sans serment. Celle-ci grimpe en engagé : sans relais, donc sans faute possible non plus, puisque la faute suppose un point qu'on aurait pu tenir et qu'on a lâché. Qui n'a jamais eu de corde ne peut pas être accusé de l'avoir lâchée.

Il y a un lieu où cette logique s'éprouve dans le corps même, sans plus aucune métaphore disponible pour l'adoucir : le boyau, en spéléologie — ce passage si étroit que le corps y avance en expirant, la cage thoracique vidée d'air pour gagner deux centimètres de roche. Là, on ne peut plus reculer, faute de place pour faire demi-tour, et l'on ne peut avancer qu'en abandonnant la respiration ample qui, partout ailleurs, définit être vivant. On appelle cela le point de coincement. Ce n'est pas une image du réel, de la détermination-en-dernière-instance, de l'Un qui ne se laisse ni saisir ni fuir : c'en est l'expérience minérale, sans détour spéculatif. Le spéléologue engagé dans son boyau ne jure fidélité à rien — ni à la grotte, ni à l'équipe restée en surface, ni à la lumière qu'il a laissée derrière lui. Il fait ce que fait un corps qui ne peut plus reculer : il continue de respirer le moins possible, régulièrement, sans y penser comme à une promesse. C'est peut-être cela, une fidélité sans serment : ce que le corps tient quand plus aucune parole n'est en position de le tenir à sa place.

Reste à redescendre — car on redescend, parfois, des voies engagées ; les spéléologues ressortent, parfois, des boyaux. La fidélité qu'on y a contractée sans serment ne s'efface pas pour autant à l'air libre : elle ne s'était jamais formulée, elle n'a donc rien à désavouer. C'est en cela qu'elle diffère absolument du parjure, qui suppose une phrase antérieure à trahir. On ne trahit pas un dévers qu'on a fini de gravir. On en garde seulement, dans le corps, la mémoire d'un endroit où le recul n'était plus une option — et c'est peut-être la seule définition de l'engagement qui ne demande, pour finir, la signature de personne.

25 July 2026